Vue aérienne d'Habitat 67 à Montréal, empilements de modules de béton en cascade sur le Saint-Laurent

Fondamentaux · 9 min

Habitat 67 : le chef-d'œuvre modulaire de Montréal

Par Jeremy Soares · 24 juin 2026

En bref — Habitat 67 est un complexe résidentiel de 354 appartements construits à partir de 354 modules de béton préfabriqués, empilés en cascade sur la Cité du Havre à Montréal. Conçu par Moshe Safdie pour l'Exposition universelle de 1967, il reste l'exemple le plus cité au monde de ce que la préfabrication modulaire peut réaliser en architecture de haut niveau — et il est encore habité aujourd'hui.

En 1961, un étudiant de 22 ans à l'Université McGill écrit un mémoire de maîtrise intitulé Pour une ville dans un arbre. L'idée est simple à énoncer, radicale à exécuter : combiner la densité de l'appartement urbain avec la qualité de vie de la maison individuelle — chaque logement avec sa propre terrasse privée, de la lumière sur plusieurs côtés, aucun voisin au-dessus.

Ce mémoire devient Habitat 67. Son auteur, Moshe Safdie, a alors 28 ans quand la construction commence. Ce qu'il réalise sur le bord du Saint-Laurent n'est pas seulement un exploit architectural — c'est une démonstration en grandeur nature des possibilités de la construction modulaire à une époque où personne n'y croyait vraiment.

Un projet né d'une crise du logement

Le contexte de l'après-guerre est celui d'une urbanisation rapide et d'une crise du logement dans presque toutes les grandes villes du monde occidental. Les tours d'appartements poussent partout, mais elles apportent leur lot de problèmes : promiscuité, manque de lumière, perte du lien avec l'extérieur.

Montréal est choisie pour accueillir l'Exposition universelle de 1967, dont le thème est Terre des Hommes. Le gouvernement fédéral et la Société canadienne d'hypothèques et de logement (aujourd'hui SCHL) cherchent un projet qui puisse incarner une vision de l'habitation du futur. Le mémoire de Safdie — remanié, agrandi, soumis à l'appel de projets — est retenu.

La proposition originale prévoyait plus de 1 000 logements sur plusieurs niveaux. Le projet réalisé sera considérablement réduit, en partie pour des raisons de coût, en partie parce que personne n'avait jamais construit quelque chose de tel à cette échelle.

Comment ça fonctionne : la mécanique du module

Le génie d'Habitat 67 tient dans son unité de base. Chaque module est un bloc de béton préfabriqué de forme rectangulaire, coulé dans une usine temporaire construite sur place. Les blocs sont ensuite soulevés par des grues et empilés selon un agencement en décalé qui crée les terrasses — le toit d'un appartement devient le jardin de celui du dessus.

Voici comment les pièces s'assemblent :

Élément Détail
Nombre de modules construits 354 modules de béton préfabriqués
Nombre d'appartements 148 (certains assemblés de 2 à 8 modules)
Taille des appartements 60 à 160 m² environ
Orientation des modules 15 configurations différentes
Hauteur du complexe 12 étages au point culminant
Terrasses privées Une par logement, plein air

Les modules ne sont pas seulement posés les uns sur les autres. Ils sont reliés par des tiges d'acier précontraintes qui traversent les structures et les solidarisent — un système d'assemblage conçu pour que l'ensemble se comporte comme une structure monolithique malgré sa nature fragmentée. Les couloirs, escaliers et ascenseurs sont intégrés dans la masse, accessibles depuis des coursives extérieures qui évitent les corridors sombres des immeubles conventionnels.

« Ce que je voulais démontrer, c'est qu'on peut avoir la densité sans sacrifier la qualité de vie. Chaque appartement a un jardin. Aucun logement n'est au-dessus d'un autre. » — Moshe Safdie (paraphrase des entretiens documentés)

Moshe Safdie : qui est l'architecte ?

Né à Haïfa en 1938, Moshe Safdie émigre au Canada en 1953. Il fait ses études à McGill, travaille brièvement dans l'agence de Louis Kahn à Philadelphie — l'un des grands maîtres du béton brut de cette époque — puis rentre à Montréal pour réaliser son projet de thèse à une échelle que personne n'avait anticipée.

Habitat 67 lui vaut une reconnaissance internationale immédiate. Il poursuivra une carrière marquée par des projets à Singapour (Marina Bay Sands, 2010), à Jérusalem (Yad Vashem), à Ottawa (Galerie nationale du Canada), et dans plusieurs villes américaines. La thématique des espaces habités intégrés dans des structures denses et lumineuses traverse toute son œuvre.

Safdie vit encore aujourd'hui. Il est retourné plusieurs fois à Habitat 67 pour témoigner de l'évolution du complexe et défendre sa vision contre des propositions de rénovation qui en trahiraient l'esprit.

L'Expo 67 : contexte et ambition

L'Exposition universelle de 1967 est un moment charnière pour Montréal et pour le Canada. Le pays célèbre son centenaire. La ville, sous la direction du maire Jean Drapeau, se transforme à une vitesse vertigineuse : métro inauguré en 1966, îles artificielles créées dans le Saint-Laurent, pavillons nationaux du monde entier.

Dans ce contexte d'optimisme moderniste, Habitat 67 est présenté comme une vision de ce que pourrait être l'habitat urbain dans la seconde moitié du XX^e siècle. L'idée de fabriquer des logements en usine — comme on fabrique des voitures — incarne la confiance de l'époque dans la technologie industrielle comme solution aux problèmes sociaux.

Le projet déclenche autant d'enthousiasme que de scepticisme. Certains le trouvent sublime, d'autres inhumain. Le magazine Time le classe parmi les constructions les plus remarquables de l'année. Le coût final dépasse largement les estimations initiales — une réalité qui freinera les projets similaires pendant des décennies.

L'après-Expo : du symbolique à l'habitable

Ce qui rend Habitat 67 unique dans l'histoire de l'architecture expérimentale, c'est qu'il a survécu à l'exposition pour laquelle il a été construit, et qu'il est encore habité aujourd'hui.

Après l'Expo, la SCHL prend en charge la gestion. Le complexe connaît une période difficile dans les années 1970–1980 : coûts d'entretien élevés, inefficacité énergétique de l'enveloppe en béton exposé, image de logement social qui ne correspond pas à son positionnement original. Les appartements se dégradent. Les résidents sont peu nombreux.

Le tournant vient dans les années 1990, quand les appartements sont convertis en condominiums. Les résidents rachètent leurs unités. La gestion collective donne un nouveau souffle au complexe. Des rénovations importantes améliorent l'isolation thermique et la mécanique du bâtiment.

Aujourd'hui, Habitat 67 est l'un des complexes résidentiels les plus recherchés de Montréal. Les appartements changent rarement de mains, et lorsqu'ils le font, les prix reflètent à la fois la rareté des unités et le statut iconique du bâtiment. Le complexe est classé immeuble patrimonial au sens de la réglementation municipale montréalaise.

L'héritage pour la construction modulaire d'aujourd'hui

On peut lire Habitat 67 de deux façons à la fois contradictoires et complémentaires.

D'un côté, une démonstration que la préfabrication modulaire peut atteindre les sommets de l'architecture. L'argument selon lequel « modulaire = bas de gamme » ne tient pas face à ce bâtiment. Les mêmes principes — fabriquer des unités identiques en usine, les assembler sur site selon un plan rigoureux — sont utilisés dans des projets multilogements contemporains pour livrer de la densité à des coûts maîtrisés.

De l'autre, un avertissement. Le projet de Safdie était expérimental à un degré que l'industrie n'avait pas anticipé. Le coût au logement a dépassé de loin celui de la construction traditionnelle. La répétition à grande échelle que le projet était censé démontrer ne s'est jamais matérialisée partout dans le monde — du moins pas sous cette forme.

Ce qu'Habitat 67 a véritablement démontré, c'est le potentiel architectural de la préfabrication, pas encore son potentiel économique. Il a fallu attendre les progrès en ingénierie, la standardisation des processus et la montée en puissance des fabricants spécialisés — comme ceux qui opèrent aujourd'hui au Québec — pour que la promesse économique du modulaire commence à se réaliser.

La leçon pour un promoteur ou un acheteur en 2026 n'est pas « faites comme Habitat 67 ». C'est plutôt : si la préfabrication modulaire peut produire cela sur le plan architectural, elle peut aussi produire un immeuble locatif fonctionnel, durable et abordable. La technologie est là; les contraintes ont changé.

Pour comprendre comment ce même principe s'applique à un projet contemporain — multiplex, immeuble locatif, logement abordable — voyez notre dossier sur le multiplex modulaire au Québec et notre article sur les acteurs de la construction modulaire.


Sources : Habitat 67 (site officiel), Safdie Architects, Ville de Montréal — Direction du patrimoine. Article rédigé par Jeremy Soares. Dernière mise à jour : 24 juin 2026.

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Questions frequentes

Peut-on visiter Habitat 67 ?
Habitat 67 est un complexe résidentiel privé — ce ne sont pas des appartements touristiques. La façade est accessible depuis l'extérieur (Cité du Havre, Montréal) et constitue en elle-même un spectacle architectural remarquable. Des visites guidées organisées par des tiers ont lieu occasionnellement; vérifiez les offres locales de visites architecturales montréalaises.
Combien valent les appartements d'Habitat 67 aujourd'hui ?
Les unités changent rarement de mains. Les estimations disponibles publiquement (voir les registres fonciers québécois) indiquent des valeurs significativement au-dessus de la médiane du marché montréalais, reflétant la rareté et le statut patrimonial. Les chiffres précis varient selon l'unité et l'année de transaction.
Habitat 67 est-il vraiment en béton préfabriqué ?
Oui. Chaque module a été coulé dans une usine temporaire construite sur le site même, à Montréal. C'est l'une des particularités du projet : contrairement à un préfabriquant moderne qui livre des modules depuis une usine distante, Safdie a fabriqué les modules sur place pour éviter les coûts et les contraintes de transport.
Y a-t-il des projets inspirés d'Habitat 67 ailleurs dans le monde ?
Oui, plusieurs. Safdie lui-même a décliné des variations du concept à New York, Puerto Rico et Jérusalem dans les années 1970, sans aucun n'atteindre la même ampleur. Des projets contemporains à Singapour (notamment The Interlace, de BIG, 2013) reprennent explicitement le principe d'empilements décalés sur fondations communes.
Quel est le rapport entre Habitat 67 et la construction modulaire industrielle d'aujourd'hui ?
Le principe est le même — fabriquer des unités en usine et les assembler sur site — mais les méthodes divergent. Habitat 67 utilisait du béton coulé sur place dans des coffrages de chantier. La construction modulaire contemporaine utilise surtout des structures de bois ou d'acier assemblées en usine, puis transportées. La parenté est conceptuelle autant que technologique.

Sources

  1. Habitat 67 — Site officiel Habitat 67 (gestion immobilière)
  2. Moshe Safdie — Biographie et œuvres Safdie Architects
  3. Expo 67 et le patrimoine bâti Ville de Montréal — Patrimoine
JS
Jeremy Soares
Courtier immobilier

Courtier immobilier au Québec et passionné de construction modulaire. jeremysoares.com

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